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PETITS PROPOS SUR LE VIOL (2ème Partie): UNE APPROCHE « SOCIOLOGIQUE » DE LA DÉNONCIATION ET DE LA QUÊTE DE JUSTICE.

Par Kader S.

Nous l’avons dit dans la première partie: le viol est plus qu’une simple affaire de consentement. Il est normal que dans l’entendement populaire l’on ne s’attache qu’à ce seul critère puisque le viol est (entre autres traumatismes) une violation de la volonté de l’esprit et du corps d’autrui. Le consentement représente donc aux yeux de tous la pierre angulaire dans les affaires de viol. Mais c’est beaucoup plus compliqué que cela judiciairement. Et le but de cet dossier en deux articles est aussi de démontrer que le consentement n’est pas le seul critère à observer. On peut s’émouvoir que le viol soit l’infraction la moins bien réprimée dans le monde compte tenu du nombre de cas. L’absence de dénonciation et le caractère pervers de la dénonciation pour les victimes permet d’envisager le phénomène sous une approche non-inédite, mais toujours surprenante.

1- QU’EST-CE QUE LA DÉNONCIATION ? DU CHEMIN DE LA VICTIME A LA PERVERSION DE L’ACTION POPULAIRE

Pour obtenir justice, la dénonciation demeure le premier pas. Et c’est bien souvent ce qui est reproché aux femmes victimes de viol : « Pourquoi ne portent-elles pas plainte ? Pourquoi ne dénoncent-elles pas leurs agresseurs ? ». En réalité, si la question est tout sauf incongrue, l’évidence que semble suggérer les interrogateurs demeurent naïve.

La démarche n’est en réalité pas si simple. Et la raison n’a rien de rationnellement qualifiable.

La démarche de la dénonciation est avant tout la démarche de la victime. On l’a dit un peu plus haut (ou un peu plus tôt) : le viol est une dépossession de la volonté psychique et physiologique. Il s’agit d’un acte considéré par les professionnels de la santé psychologique et par les sexologues comme profondément destructeur et indignant. Notre personnalité intellectuelle et cognitive est profondément liée à notre personnalité physique. Elle est à la fois le reflet de celle-ci et son identité. Le viol du corps est donc aussi celui de l’esprit. La personne violée voit sa volonté anéantie et sa personnalité quasiment supprimée. Le corps dont elle était si fière devient l’objet d’un rejet manifesté par un dégoût. L’impact psychologique et les conséquences psychiatriques sont incommensurables et les différences de résilience entre les êtres humains rendent la démarche de reconstruction plus ou moins rapide ; mais toujours difficile. Le viol peut aboutir dans de nombreux cas à une grossesse non désirée. Il peut également être la cause de maladies. Dans certains pays et dans le cadre de certains conflits, il est même utilisé comme « arme de guerre ».

Dans ces cas-là, les niveaux des dégâts physiques et des dommages psychologiques sont inimaginables.

La démarche de la dénonciation n’en est que plus complexe. En effet dénoncer signifie que l’on reconnaisse avoir été victime, que l’on reconnaisse devant soi-même déjà avoir été bafoué dans sa dignité et son intégrité physique et morale. Face à la violence inouïe que représente le viol, le déni est parfois la meilleure stratégie de protection que le cerveau met en œuvre pour préserver la personnalité de la victime. D’ailleurs dans les récits de certaines victimes qui ont eu assez de courage pour livrer une déposition, on remarque une constante liée à des amnésies sélectives.

Dénoncer est donc une démarche d’acceptation du mal qui nous a été fait. Et la dignité humaine est mal adaptée à la violation de son identité et de sa volonté.

Ainsi, se lever et aller porter plainte pour viol est une démarche qui semble évidente, mais qui apparaît dans l’esprit des victimes largement plus difficile que le fait de s’en cacher et d’essayer (très souvent) vainement d’oublier. Raconter son histoire de victime est un véritable chemin de croix. Se la raconter à soi-même est en soi un enfer, la raconter aux personnes que l’on connaît est un supplice encore plus douloureux : amis, parents, mari ou femme, collègues, etc. S’en découvrir auprès de ses enfants si on en a est un traumatisme à part entière. Lorsque l’agresseur est une personne de l’entourage, la difficulté se densifie. Tout cela, sans parler des jugements hâtifs et bien souvent inappropriés des esprits éloignés et non-éclairés sur les faits. Alors s’en livrer aux forces de l’ordre dans le cadre d’une plainte est une épreuve que de nombreuses victimes n’ont tout simplement pas la force d’endurer car en plus d’une déposition et d’une indexation claire de la personne que l’on accuse, il faudra se soumettre à une procédure d’enquête policière longue, une instruction judiciaire encore plus longue avant – éventuellement – d’aboutir à un procès ; procès au cours duquel la victime va devoir supporter la présence de son agresseur, la confrontation avec lui et ne devra une éventuelle condamnation qu’à l’appréciation des membres du jury et du juge qui ont une sensibilité différente de la sienne. N’occultons pas les nombreuses discussions avec l’avocat et les non moins nombreuses expertises psychologiques sur un sujet qui est l’objet d’une souffrance.

Ainsi de nombreuses victimes, qui veulent entamer le chemin de la reconstruction plus rapidement, préfèrent faire l’impasse sur la procédure judiciaire et réserver leurs forces pour essayer d’affronter l’avenir avec le poids de ce fardeau.

La dénonciation est probablement donc l’épreuve la plus difficile à laquelle doit faire face une victime. Il n’est pas nécessaire de rappeler que les mœurs et les cultures de chaque pays et région du monde influent grandement sur la volonté même de dénoncer : dénoncer quoi ? Dénoncer qui ? Dénoncer, comment ? Dénoncer quand ? Dénoncer où ? Une vraie problématique à laquelle doivent faire face les victimes.

Pourtant la dénonciation demeure le seul moyen d’obtenir justice. La procédure judiciaire est la seule action publique en mesure non pas de réparer le tort qui a été commis, mais sanctionner la personne coupable par des peines privatives de libertés. Car il faut le rappeler, le viol, à l’instar du meurtre par exemple, est une infraction irréparable. On ne peut que le sanctionner et prévoir un dédommagement dont le cadre varie selon les circonstances.

La procédure est certes difficile à vivre pour les victimes, mais c’est dans cette direction qu’elles devraient marcher. On ne peut cependant leur nier leur liberté : même celle de ne pas chercher justice.

Cependant, les nombreux scandales d’agressions sexuelles et viols dans le milieu du cinéma, du show-biz, du sport et dans les administrations des grandes entreprises mondiales ont ouvert la boîte de Pandore de la question de la dénonciation. Les réseaux sociaux ont amplifié les prises de paroles et permis la multiplication des révélations, ce qui s’est avéré salutaire dans de nombreux cas.

Mais cette prise de parole massive a progressivement banalisé les dénonciations, dont la plupart n’ont engendré aucune suite juridique. Il s’est même avéré que de nombreuses dénonciations étaient abusives et calomnieuses, pervertissant ainsi les mouvements de « libération de la parole » : « #Me_Too, #Balance_ton_porc, etc »., comme autant de tentatives de permettre à de nombreuses victimes de pointer anonymement du doigt leurs agresseurs et de confondre ceux-ci. Malheureusement de nombreuses personnes dont les intentions sont difficiles à cerner ont profité de ces canaux d’expressions comme des opportunités de règlements de comptes personnels : des dénonciations injustifiées dans le seul but de salir la réputation d’une personne. Et c’est ainsi que ces mouvements de prises de parole ont progressivement perdu toute crédibilité : l’allégorie du panier d’oranges ayant eu un effet ravageur sur l’opinion publique à ce sujet.

Par ailleurs, ces prises de paroles massives ont aussi provoqué un glissement du système de pensée sociojuridique. Et ce glissement peut s’avérer très dangereux…

2- DE LA JUSTICE A L’INJUSTICE : UN DANGEREUX GLISSEMENT… QUE L’ON PEUT FREINER

Si les dénonciations massives sur les réseaux sociaux ont apporté de nombreuses promesses et suscité un bel espoir pour les victimes de viol et d’agressions sexuelles de tout type, les conséquences de ces dénonciations et l’emballement médiatique ont créé un effet pervers et généré un glissement dangereux qui risque de condamner les victimes à ne jamais obtenir justice, mais aussi de décrédibiliser leur parole.

La particularité (ainsi que le grand défaut à mes yeux) des mouvements comme #Me_Too, #Balance_ton_porc ou #Je_suis_victime, c’est que sur fond d’éclatement à tout va de scandales d’agressions sexuelles et de viols, l’on est parti du principe que les femmes qui prenaient la parole sur les réseaux sociaux pour « dénoncer » des cas disaient « forcément » la vérité. Le doute raisonnable qui doit guider la démarche intellectuelle que nous aurions tous dû adopter face à ces situations a laissé place à une présomption de culpabilité des personnes accusées. La justice populaire prônée par les réactions du grand public a fait éclipse à la justice dite classique essentiellement fondée sur une démarche logique de rassemblement d’éléments de preuves devant permettre d’aboutir à un procès équitable puis, éventuellement, à une condamnation. Avant même qu’une personne accusée ait pu faire valoir ses droits, elle était déjà condamnée ; jetée en pâture à la vindicte populaire. La condamnation dont elle faisait l’objet sans avoir eu droit à un procès équitable n’avait rien à voir avec la prison. Il s’agit d’une atteinte à la réputation et à la dignité d’un individu. En effet, le viol et l’agression sexuelle sont des infractions pénales respectivement criminelles et délictuelles. Et les valeurs sociétales ont peu d’empathie pour les délinquants et les criminels. Même en milieu carcéral, où tous sont délinquants ou criminels, les pensionnaires ont ordinairement peu de respect (et c’est un euphémisme) pour ceux qui intègrent la prison, coupables de viols ou d’agressions sexuelles.

Vous l’aurez compris, il est particulièrement infamant d’être ne serait-ce que relié à une affaire d’agression sexuelle ou de viol. Et c’est là que les réseaux sociaux ont accéléré la rupture de l’équilibre judiciaire – déjà chancelant sur la question – et des garanties procédurales ainsi que des droits de la défense.

La capacité prodigieuse des outils numériques à faire circuler rapidement une information était un moyen pertinent de dénonciation ; elle est devenue une arme dangereuse et difficile à contrôler. N’importe quelle personne, sous le couvert de l’anonymat, peut prendre la parole et raconter une histoire en indexant une autre personne dont elle aurait été victime. Et avant même d’avoir pu établir les responsabilités et vérifié le sérieux et la solidité des allégations, la personne indexée est d’ores et déjà couverte de boue ; enferrée dans le piège d’une potentielle dénonciation calomnieuse. Dans les cas où il y a des suites judiciaires, celles-ci sont régulièrement biaisées. Il arrive fréquemment d’ailleurs que le juge d’instruction découvre des détails décisifs d’une affaire dont il est en charge sur les réseaux sociaux ou dans les médias ; influencé ainsi par les diverses versions et par l’opinion publique, son impartialité peut être mise en cause.

Les cas de diffamations, de fausse imputation et d’atteinte à la réputation se sont multipliés. Si généralement la justice a innocenté les personnes injustement accusées, nombre d’entre elles n’ont jamais été moralement et publiquement réhabilitées. On peut en déduire que ces personnes sont en quelques sortes les victimes des mouvements de libération de la parole : victimes d’un mouvement censé offrir une perspective de reconstruction et de justice à d’autres victimes.

Lorsque cette problématique a été soulevée, de nombreuses associations militantes ont tenté maladroitement de justifier ces situations par le fait que « dans la dynamique de la lutte pour les droits des femmes, des dommages collatéraux sont inévitables. Ils constituent une maigre compensation au regard des persécutions vécues quotidiennement dans le monde par les femmes ». Hélas, cette hérésie caractérisée par la cécité intellectuelle de ses auteurs ne facilite pas les choses : on ne peut pas de manière crédible mener un combat pour les victimes, en faisant d’autres victimes, et ce de manière totalement délibérée. C’est un mensonge et une vraie campagne de d’auto-sabotage.

Par ailleurs, la préférence des victimes pour ce que j’appelle la dénonciation socio-numérique complexifie davantage le travail judiciaire.

En effet dans le cas d’une affaire sérieuse et avérée, la version avancée sur les réseaux sociaux sert souvent de base à une éventuelle action publique. Par la suite, lorsque la victime change de version, elle perd en crédibilité. De plus, son agresseur à la latitude d’adapter son récit de sorte à ce qu’il prenne parfaitement à défaut le récit de la victime, la privant ainsi de l’effet de surprise d’une citation inopinée par un magistrat ou de la convocation d’un officier de police judiciaire. Le fait de répandre sur les réseaux sociaux des éléments matériels pour soutenir ses affirmations n’en est pas moins dangereux. En effet, les principaux éléments matériels sont des captures d’écran d’échanges pouvant servir d’indices utiles à l’analyse du critère de consentement. Or partager ces potentiels éléments matériels de preuve sur les réseaux sociaux, c’est les soumettre à une récupération puis à une altération ; de telle sorte qu’il devienne techniquement impossible d’établir la différence entre les clichés originels et les photomontages. Les réquisitions de communications sur le réseau d’un fournisseur de services internet et téléphoniques peuvent prendre beaucoup de temps et dans certains pays, cette technologie est tout simplement inaccessible techniquement, légalement ou financièrement.

En outre, faut-il le rappeler, la dénonciation sur les réseaux sociaux équivaut à prendre un mégaphone pour dénoncer son agresseur sur une place centrale à une heure de pointe. Il s’agit d’une arme à double tranchant. Car ceux qui réagissent à votre publication, ne réagissent pas toujours avec la bienveillance et l’intelligence nécessaires.

La victime s’expose donc ainsi à une condamnation et un jugement péremptoire sur la simple foi de sa déclaration : elle s’entendra dire par exemple que c’est de sa faute si elle a été violée ou agressée sexuellement. Avec les dénonciations abusives qui sont désormais légions, les « réelles » victimes font désormais les frais d’un rejet et d’une présomption de mauvaise foi au même titre que les personnes qui font juste dans la diffamation.

Des solutions existent et peuvent permettre de résoudre en partie les problèmes. En effet, pour que les dénonciations aient un sens, pour que les victimes soient rassurées dans leur quête de reconstruction et pour lutter contre l’impunité, il faut absolument tout faire pour qu’une perspective judiciaire soit donnée aux victimes qui prennent la parole. Il est malheureux aujourd’hui de constater que de nombreuses femmes s’associent et se soutiennent dans la dénonciation et non pas dans la quête de justice. L’infamie numérique et sociale de l’agresseur ne permettra jamais de réparer la blessure profonde et incurable de sa victime. La justice par contre apporte une réponse à la fois sociétale et publique : ce n’est plus simplement la victime contre son agresseur, mais toute la société contre l’agresseur. Et la condamnation ainsi que l’exécution rigoureuse de la peine sont des réponses répressives tout aussi fortes de la force publique, qui ont à la fois valeur de sanction pour les coupables et dissuasion pour ceux qui envisageraient de se lancer en si sombre entreprise.

Mais pour que la dissuasion soit forte et efficace, il faut que celles et ceux qui ont été touchés se fassent connaître.

Apprenons à nous constituer en Collectifs associatifs contre le viol et les agressions sexuelles, se constituer partie civile – quand c’est possible – pour soutenir les victimes : les accueillir, leur offrir le refuge, le conseil et le soutien social et juridique afin que justice soit rendue. C’EST DANS CETTE DIRECTION QU’IL FAUT MARCHER POUR VRAIMENT SOUTENIR LE MOUVEMENT ! La simple dénonciation est un premier pas. Mais il est vain s’il n’est pas suivi d’actions publiques.

Ainsi les mouvements de prises paroles sont-ils intéressants, mais affreusement limités dans leur effet. Si nous voulons que « #Je_suis_victime » ait véritablement un sens, il faut lui donner un sens et non le laisser sombrer dans l’insensé et l’inutile.

Si le symbole de la justice représente par une femme, alors tout espoir n’est pas perdu pour les victimes.

Crédits Images

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